MEILLEURS EN SWITCH : UNE BREVE HISTOIRE DU STANCE

La question du placement des pieds, goofy ou regular, ne se pose pas vraiment pour nous comme en surf ou en snow, dans la mesure où il est naturel de naviguer sur les deux stances. Nous conservons cependant toujours un côté préféré, tandis que sur l’autre, dit en « switch », tout est moins confortable. Le stance demeure une énigme pour la science, il révèle toutefois des choses étonnantes sur notre corps et nous nous sommes mis en tête de trouver les moyens qui permettront d’améliorer nos sensations sur les deux côtés. Par Vincent Chanderot dans Glassy Vol.1

C’est vrai pour absolument tout le monde : il y a un bord sur lequel on se sent moins à l’aise au jibe, au pomping, sur lequel on saute avec moins d’assurance, sur lequel le surf est difficile et qui encaisse plus de blessures (1). En amplifiant chaque mouvementparasite et chaque déséquilibre, les débuts en foil nous rappellent aussi à notre asymétrie. Si les premiers bords sur le stance naturel se passent vite très bien, le foil exacerbe un déficit de stabilité et d’agilité en switch chez la majorité des riders, et ce, malgré un long background de glisse. La latéralité dans notre sport s’estompe un peu avec le volume de pratique et la plasticité mentale, puisque nous naviguons potentiellement autant tribord que bâbord amures. Elle persiste néanmoins, même chez les pros, entretenue par nos préférences et les impératifs de notre spot, en surfant, sautant ou réalisant certaines manœuvres toujours du même côté.
Dans le monde de la glisse, certains pro-riders sont clairement avantagés par un circuit wave à dominante bâbord, non seulement parce qu’ils pratiquent ces conditions au quotidien, mais aussi parce qu’ils se battent sur leur «bon pied». En enseignement, partir sur son meilleur côté est un des facteurs de réussite, mais ça n’est pas toujours évident à mettre en place. Rares sont les moniteurs (et moi le premier) à se demander si les élèves réalisent leur premier bord sur le stance naturel ou en switch, ce qui change pourtant tout. L’apprentissage des goofies est clairement favorisé par un vent venant sur tribord (à droite), tandis que celui des regular sera plus difficile sur ce même bord.

« Rares sont les moniteurs à se demander si les élèves réalisent
leur premier bord surleur stance naturel ou en switch, ce qui change pourtant tout
»


Droitier ou gaucher
La latéralité semble être le fruit de l’inné et de l’acquis. Elle résulte d’un déterminisme génétique que l’apprentissage peut contrarier. Par conservatisme dans l’enseignement ou bien par mimétisme, lorsque les enfants reproduisent les gestes de leurs ainés. En dessinant, ou en montant comme eux sur un skate la première fois. Ce fut probablement aussi le cas de Rafael Nadal, droitier dans la vie, mais gaucher sur les courts de tennis!
Son choix délibéré de main dominante n’est sans doute pas étranger à son terrible coup droit, car il l’associe opportunément avec son œil et son bassin dominant :
Le corps tout entier est latéralisé et nous avons aussi un œil directeur, un sens de rotation plus souple du bassin et des épaules, ou encore un pied fort. En tennis, les meilleures combinaisons de dominance sont bien documentées et font partie de l’analyse de performance. Pour un bon coup droit, une dominance dite « croisée » de l’œil et « homogène » du bassin et du pied comme chez Nadal sont très favorables : la balle est vue plus tôt, le tronc peut visser davantage et l’appui est meilleur. Dans nos sports de glisse, la latéralisation de chaque étage (œil, cou, épaules, bassin, jambe, pied) a assurément aussi une influence sur le confort de navigation pour chaque stance. Les chercheurs pensent qu’elle pouvait être en lien avec des asymétries du circuit neuronal ou avec la fréquence des corrections neuro-musculaires pendant les mouvements, mais cela n’a pas encore été démontré.


Goofy vs Regular
Dans les board-sports, on parle de regular-footer, lorsque le pied gauche se place naturellement à l’avant et de goofy-footer dans le cas inverse. La majorité de la population est regular, elle est plus à l’aise sur les bords bâbord-amure et en surf sur les droites, qui peuvent être surfées frontside sur le stance naturel. Le goofy est plus rare, c’est d’ailleurs le sens de ce terme en anglais, qu’on peut traduire par « dingo ». Les goofies, minoritaires aux débuts du surf, étant considérés comme une originalité. Il s’agirait d’une référence au copain perché de Mickey Mouse dans le dessin animé « Hawaiian holiday » de 1936, dans lequel Dingo (Goofy, donc, en anglais) surfe pied droit devant… Le mystère reste toutefois complet, car on le voit aussi attaquer la vague en regular ! L’autre grand mystère est que si la plupart des riders conservent un stance similaire quoi qu’ils fassent, certains l’inversent en passant du surf au skate ou au snowboard. Ceci laisse présager que le stance n’est pas uniquement déterminé par le pied : la morphologie, la souplesse, les appuispropres à chaque sport, ainsi que l’apprentissage d’une
technique, plus ou moins bonne, peuvent être impliqués. Il y a une part d’inné et une part d’acquis. Les chances sont grandes que les enfants apprenant le surf toujours sur une petite gauche soient amenés instinctivement (sinon par leurs maîtres) à se lever en position goofy pour pouvoir surfer frontside), d’où une surreprésentation deces cas dans certains spots.
« Il est très important de se forcer à bien rider sur le côté le moins confortable, sans tomber dans le piège du strap avant unique en wing »
BALZ MÜLLER


Le pied dominant
La latéralité du pied suit les mêmes proportions que celle de la main : 90% de la population est droitière pour le pied comme pour la main (2). On pourrait s’attendre à retrouver la même distribution sur le stance, or seuls 60 à 70% des gens sont regular, on ne peut par conséquent pas se contenter de l’idée que le pied dominant se place à l’arrière (3).

Mais qu’est-ce donc qu’un pied dominant ? On s’accorde à considérer que c’est celui qui jongle et tire avec un ballon, ou celui qu’on lance en sautant en longueur. En d’autres termes, c’est celui qui manipule, qui se dirige agilement dans l’espace.
L’autre pied est dévolu à la stabilisation, à l’équilibre. Ce rôle est pourtant tellement essentiel que ce pied ne mérite pas ce statut de dominé : que serait un shoot sans un ancrage solide ou un saut sans une impulsion puissante ? Les activités asymétriques ont besoin des deux. En ski sur un raidillon glacé, on s’appuie sur le pied stable et puissant tandis que le pied agile ira diriger de l’avant pour trouver la position qui nous équilibre dans la bonne direction, on ne peut pas dire que l’un est moins important que l’autre !
Plusieurs études scientifiques soulignent donc que le concept de dominance se définit au regard de la tâche à effectuer (4) : des chercheurs du Kansas ont relevé qu’il y avait le pied préféré, le plus souvent à droite, pour les manipulations réclamant précision et agilité, et le préféré (souvent à gauche) pour les tâches qui nécessitent assise et équilibre. Ils ont aussi
mesuré que « la jambe dite dominante n’est pas la plus forte des deux » (5). Une étude (6) fait apparaître que beaucoup de gens regroupent sur la même jambe une meilleure assise et une meilleure habileté. (Est-ce mieux ? Rien n’est moins sûr!), mais que pour les autres, la variabilité est grande en fonction de l’exercice demandé.

L’énigme du stance
Voici donc une surprise : en faisant l’approximation que quasiment tout le monde est agile du pied droit, pour un même sport, réclamant les mêmes appuis, les goofies mettent leur pied stable et fort à l’arrière, tandis que les plus nombreux, les regular-footers privilégient le pied stable à l’avant. Cela suggère-t-il qu’une école préfère un virage précis tandis que l’autre privilégie un virage stable ? Là encore, il faut rechercher le rôle de chaque appui, et cela suscite toujours de longs débats. Probablement parce qu’il y a autant de sensibilités que de riders, au regard des morphologies de chacun. Le champion de surf Mark Richards estimait que « le pied avant n’intervient pas du tout dans la mise en virage, il est là pour équilibrer. La planche ne peut pas tourner sans pression du talon ou des doigts-de-pieds arrière. Je suis sidéré d’entendre des shapers parler de boards spéciales pour surfers de pied avant ». Beaucoup d’autres visualisent plutôt le rôle du pivot et l’importance des transferts d’appuis avant-arrière. En effet le contrôle de la planche ne peut pas se limiter aux seules actions des pieds à l’interface de la board. C’est toute une chaine musculaire qui intervient, car le virage commence par le regard, le cou et les épaules puis le bassin, lequel transmet les appuis vers les pieds et la board. Le centre de gravité du corps se situe au-dessus du bassin et c’est son déplacement par mouvements de hanches qui permet de transférer les appuis sur la board et de lui faire prendre du lacet ou du roulis. Essayez-donc de tourner en verrouillant vos hanches, vous verrez…

« Une école préfèrerait un virage précis tandis
que l’autre privilégierait un virage stable ? »

Plus à l’aise en switch-stance
Si vous peinez à engager un beau carve en switch, c’est peut-être que vos pieds ne parviennent pas à s’y résoudre ou que leur morphologie ne le favorise pas (pronation / supination). Mais sans doute votre bassin s’y oppose-t-il aussi. Le fonctionnement du corps dans un mouvement complexe n’est jamais binaire. Faites encore le test : la souplesse de vos deux hanches n’est pas égale de chaque côté. Vous l’avez sûrement déjà remarqué en position toeside. Le plan du bassin peut également pivoter spontanément (et se fermer ou s’ouvrir par rapport à la board) pour compenser une différence de longueur de jambe qu’on retrouve chez 80% de la population, c’est l’anisomélie. On se trouve là confronté à un des fondamentaux des arts martiaux dont le maître Tai-chi Martin Froidevaux nous livre le secret : « la libération du bassin permet d’accroître les amplitudes et de trouver des ancrages forts. Elle permet une correction plus évidente des appuis et des déséquilibres» .

Les causes de latéralisation sont multiples, néanmoins, travailler la souplesse du bassin, rendre chaque pied plus polyvalent et avoir un bon gainage semblent des pistes sûres. On peut améliorer l’agilité du pied stable et l’assise du pied maniable. C’est peut-être ce qui nous fait défaut pendant toutes les manœuvres en switch stance. Dans cette optique, on ne peut que conseiller de se forcer à pratiquer plus de manœuvres sur son côté faible : pendant la progression, n’attendez pas de tomber pour jiber en switch! Sautez et surfez aussi sur ce côté le moins confortable. Avec le temps, un déséquilibre musculaire peut s’installer à force de toujours favoriser le même côté et il devient difficile d’en revenir. Selon Dr Guillaume Barrucq de Surf-prévention, les pros des sports asymétriques doivent y remédier en salle de gym, car il est générateur de blessures et même de pertes de performances sur le stance naturel. On observe combien il est difficile pour les surfers, qui pratiquent depuis des années uniquement sur le même stance de faire le bord de retour lorsqu’ils se mettent à la wing.

« On apprend vite le jump sur son mauvais pied, mais pour le surf, c’est beaucoup plus long. Beaucoup de riders l’ont compris, c’est pour ça qu’ils allaient aux Canaries un mois avant l’épreuve de Pozo» Antoine Albeau

Dans la tête
Nous pouvons profiter d’outils mentaux pour nous aider en switch :
Si vous parvenez à voler en foil sur votre stance naturel, vous y parviendrez aussi en switch, parce que vous avez déjà réussi cette même chose sans voler. Retenez que si vous parvenez à décomposer une manœuvre, ou un surf, pour la mener habilement d’un côté, vous disposez déjà des cartes pour y parvenir de l’autre, à quelques ajustements près. Le cerveau est plastique, il peut intégrer à tous les âges de nouveaux gestes. Grâce à l’entraînement, les handicaps peuvent être surmontés afin de franchir les différentes étapes de l’acquisition. Vous êtes peut-être aujourd’hui dans « l’incompétence consciente » (« Je sais que je ne sais pas faire telle chose en switch »), mais vous parviendrez à force de travail à la « compétence consciente » (« je sais que je sais faire, mais cela requiert une concentration totale »). Vous atteindrez finalement la compétence inconsciente : vous manœuvrerez en switch même en dormant, et scorerez en surf backside et frontside comme Kelly Slater (7)

Progresser en switch

A l’eau : prenez conscience de vos appuis favoris. Focalisez-vous sur les sensations en switch stance en identifiant le rôle tenu par chaque pied, la position la plus appropriée du bassin, des épaules et du regard.

A terre : on n’hésitera pas à rider en switch stance tout ce qui roule ou glisse. Les appuis seront souvent différents, mais des chaines musculaires utiles pourront être activées. Faites donc un peu de skate ou waveboard en switch, du snowboard. Même en ski, prenez conscience de vos appuis favoris : là aussi vous avez un virage puissant ou un pied autour duquel vous faites toujours votre freinage. Si vous tapez la balle au foot, essayez de jouer du gauche !

A la maison : on peut muscler le membre agile et booster son équilibre grâce à des exercices de proprioception devant la télé sur un plateau kiné (à fabriquer soi-même ou trouver au rayon fitness), slackline ou un Indoboard. On veillera toujours à maintenir un équilibre : une des bases de la rééducation est de toujours faire aussi l’exercice avec son côté « sain ». Les étirements à chaud sont toujours bénéfiques parce que la souplesse est fondamentale. Des exercices simples issus du Tai-chi permettent une libération du bassin, ce qui permet aussi de mieux tenir en toeside.

Bibliographie :

  1. Leg Dominance is a Risk Factor for Noncontact Anterior Cruciate Ligament Injuries in Female Recreational Skiers. Rueder et al. American Journal of Sports medicine (2012)
  2. Asymmetry in muscle weight and one-sided dominance in the human lower limbs. Chhiber & Singh, Journal of Anatomy (1970)
  3. Evaluation of laterality in the snowboard basic position. Staniszewski et al. Human Movement (2016)
  4. Relationship between leg dominance tests and type of task. Jessica Velotta et al. Journal of Sports Sciences (2011)
  5. What is leg dominance? Spry et al. International Symposium on Biomechanics in Sports (1993)
  6. The effect of leg preference on postural stability in healthy athletes. Huurnink et al. Journal of Biomechanics (2014)
  7. Goofy Vs Regular: laterality effects in surfing, Phil Furley, Laterality (2018)

Allez voir sur le PDF le détail des exercices proposés p 54-55 ! https://glassy.cloud/index.php/3d-flip-book/glassy1/

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*